SARAGOSSE - octobre 2011 - Introduction

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INTRODUCTION
au
5 ème Colloque International sur l’Animation Socioculturelle, Saragoza - 26-27-28 octobre 2011
"Animation, culture et citoyenneté"

par Jean-Claude Gillet, Président du Comité scientifique,
coordonnateur du RIA (Réseau International de l'animation)

 

 

Chères et chers amis, chères et chers collègues, mesdames et messieurs,

 Nous voilà donc réunis pour la cinquième fois : à Montréal, il y a deux ans, j’avais annoncé que nous devions nous retrouver au Maroc, mais les circonstances ne l’ont pas permis, nos partenaires universitaires se retirant pour des raisons logistiques parfaitement légitimes. C’est donc tout naturellement que nous avons proposé à l’université de Saragosse, à son département de sciences de l’éducation et à l’IEPSA de nous abriter pour nos travaux, car la coopération entre ces institutions et l’université de Bordeaux date du début de 2008.

Je les en remercie chaleureusement tous, et plus particulièrement à Monsieur le Recteur, à Monsieur le doyen et à Fernando Curto et son équipe du comité d’organisation, avec une mention spéciale à Lourdes Collado Martin qui répondait beaucoup plus vite à mes messages que son « chef » : ils ont dû réaliser cette initiative avec sept mois de moins de préparation que les autres candidats, du fait de la défection de l’université auparavant pressentie. Cette difficulté supplémentaire s’ajoute à celles d’ordre économique qui ont empêché nombre de candidats éventuels de venir à Saragosse : un collègue sociologue m’avouait récemment qu’il en était de même du récent congrès mondial de sociologie à Goteborg en juillet 2011 qui n’a vu dans ses travées que quelques rares étrangers au milieu d’un public blanc et occidental.

Soulignons que d’autres initiatives ont eu lieu en parallèle, notamment la première rencontre des réseaux latino-américains d’animation socioculturelle au Pérou du 6 au 9 octobre de cette année organisée par la Red Iberoamericana de Animación sociocultural, le congrès de l’Association internationale pour le développement communautaire à Lisbonne en juillet 2011 et celui de la Société Ibéro-américaine de Pédagogie Sociale la semaine dernière à l’université de Canoas au Brésil.

En ce sens pour l’équipe aragonaise et pour nous tous, ce colloque international est un défi considérable dans un contexte mondial particulièrement difficile.  Ce fut quasiment mot pour mot un des éléments de mon introduction en 2009 à Montréal que je voudrais décliner différemment et approfondir ici.

Le contexte de la crise.

La première déclinaison que l’on peut en faire est celle de la prolongation de la crise financière et spéculative initiée en 2008 : pour l’illustrer je vais vous citer la fable des ânes, qui a couru sur Internet (popularisée en France notamment par Médiapart) et qui nous vient en fait du mouvement des indignés espagnols. Elle s’appelle en réalité La fábula de los burros et a été traduite et amplifiée dans la version française :

« Un homme portant cravate se présenta un jour dans un village. Monté sur une caisse, il cria à qui voulait l’entendre qu’il achèterait cash 100 euros l’unité tous les ânes qu’on lui proposerait. Les paysans le trouvaient bien peu étrange mais son prix était très intéressant et ceux qui topaient avec lui repartaient le portefeuille rebondi, la mine réjouie. Il revint le lendemain et offrit cette fois 150€ par tête, et là encore une grande partie des habitants lui vendirent leurs bêtes. Les jours suivants, il offrit 300€ et ceux qui ne l’avaient pas encore fait vendirent les derniers ânes existants. Constatant qu’il n’en restait plus un seul, il fit savoir qu’il reviendrait les acheter 500€ dans huit jours et il quitta le village. Le lendemain, il confia à son associé le troupeau qu’il venait d’acheter et l’envoya dans ce même village avec ordre de revendre les bêtes 400€ l’unité. Face à la possibilité de faire un bénéfice de 100€ dès la semaine suivante, tous les villageois rachetèrent leur âne quatre fois le prix qu’ils l’avaient vendu et pour ce faire, tous empruntèrent.

Comme il fallait s’y attendre, les deux hommes d’affaire s’en allèrent prendre des vacances méritées dans un paradis fiscal et tous les villageois se retrouvèrent avec des ânes sans valeur, endettés jusqu’au cou, ruinés.

Les malheureux tentèrent vainement de les revendre pour rembourser leur emprunt. Le cours de l’âne s’effondra. Les animaux furent saisis puis loués à leurs précédents propriétaires par le banquier. Celui-ci pourtant s’en alla pleurer auprès du maire en expliquant que s’il ne rentrait pas dans ses fonds, il serait ruiné lui aussi et devrait exiger le remboursement immédiat de tous les prêts accordés à la commune.

Pour éviter ce désastre, le Maire, au lieu de donner de l’argent aux habitants du village pour qu’ils paient leurs dettes, le donna au banquier, ami intime et premier adjoint, soit dit en passant. Or celui-ci, après avoir rétabli sa trésorerie, ne fit pas pour autant un trait sur les dettes des villageois ni sur celles de la commune et tous se trouvèrent proches du surendettement.

Voyant sa note en passe d’être dégradée et pris à la gorge par les taux d’intérêts, la commune demanda l’aide des communes voisines, mais ces dernières lui répondirent qu’elles ne pouvaient en aucun cas l’aider car elles avaient connu les mêmes infortunes.

Sur les conseils avisés et désintéressés du banquier, toutes décidèrent de réduire leurs dépenses : moins d’argent pour les écoles, pour les programmes sociaux, la voirie, la police municipale... On repoussa l’âge de départ à la retraite, on supprima des postes d’employés communaux, on baissa les salaires et parallèlement on augmenta les impôts. C’était, disait-on, inévitable mais on promit de moraliser ce scandaleux commerce des ânes.

Cette bien triste histoire prend tout son sel, quand on sait que le banquier et les deux escrocs sont frères et vivent ensemble sur une île des Bermudes, achetée à la sueur de leur front. On les appelle les frères Marchés.

Très généreusement, ils ont promis de subventionner la campagne électorale des maires sortants.

Cette histoire n’est toutefois pas finie car on ignore ce que firent les villageois. Et vous, qu’auriez-vous fait à leur place ? Que ferez-vous ».

On retrouve là tous les ingrédients d’une fable moderne sur la crise financière et bancaire, sur le conflit incessant entre le capital et le travail, la part des revenus du travail ne cessant de baisser depuis une quinzaine d’années en faveur des taux de profit du capital : il y a en la matière une illustration parfaite de cette phrase terrible de Karl Marx dans le livre X du Capital : « Le capital est du travail mort, qui, tel un vampire, ne s’anime qu’en suçant du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage ».

La crise du lien : un mot-valise à déconstruire.

La seconde déclinaison que je retiens tourne autour de ce que l’on a l’habitude désormais de désigner comme la crise du lien social (entre dislocation des grands mythes collectifs religieux et politiques et repli individuel, une « panne de réciprocité » comme l’explique Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, historien et sociologue, dans son dernier ouvrage La société des égaux), la crise du vivre ensemble (défini provisoirement comme l’affaiblissement de l’assentiment partagé à vivre un destin commun au sein de toutes les sociétés humaines) ou aussi la crise du bien commun (comme la perte d’une démocratie qui prétend pourtant appartenir à tous, à la communauté, à l’image de la res publica, fondée sur un mode de gouvernement qui prétend se référer à un État au service du bien du peuple dans une chose publique partagée).

Insister sur ces trois locutions n’est pas évident : elles sont absentes, par exemple, du Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey (trois volumes parus en l’an 2000) et des dictionnaires français communs que ce soit chez Larousse ou Dunod. J’ai simplement trouvé Bien commun dans Le Larousse en seize volumes du XIXème siècle au mot « Bienle bien public, le bien général, le bien commun, L’intérêt, l’avantage de tous », avec un exemple : « On a souvent abusé de cette maxime, que le bien particulier doit céder au BIEN GÉNÉRAL ». Un siècle après dans le Larousse en trois volumes de 1968 on retrouve une définition identique au même substantif « Bien : le bien public, le bien général, le bien commun, l’intérêt collectif ». C’est peu.

Ces trois désignations sont à la fois proches et différentes : les sciences politiques nous aident à comprendre la force historique de ces thématiques centrales dans une société démocratique et la sociologie les considère aussi comme une de ses éléments constitutifs, puisque, avec la notion de cohésion sociale chez Émile Durkheim, elle privilégie dès ses débuts sa réflexion sur l’organisation de la société et son devenir. Nous aurions pu aussi remonter au conflit entre Antigone et Créon, entre la figure de la révolte individuelle et celle du service de la cité, entre idéalisme et réalisme politique.

Cette problématique des rapports sociaux peut donc se décliner de multiples façons et signifie la complexité des problématiques qu’elle suppose. Nous retiendrons dans cette introduction celle proposée par Roland Barthes, dans son Cours et Séminaire au Collège de France, en 1976-1977, paru sous le titre « Comment vivre ensemble ? » : « A quelle distance dois-je me tenir des autres pour construire avec eux une sociabilité sans aliénation ? ». Dit autrement, existe-t-il la possibilité que des groupes d’individus puissent vivre ensemble refusant tant la solitude forcenée pour chacun que la vie aliénante des groupes fusionnels visant à l’homogénéité identitaire ? Et à l’inverse peut-on faciliter tant le renforcement de la liberté individuelle qu’un débat collectif, vers une résolution des conflits enfin accouchés sans douleur dans l’espace public d’une société démocratique à toujours approfondir ? On retrouve ce questionnement chez Alain Touraine dans son ouvrage Pourrons-nous vivre ensemble ? paru en 1997, travaillant la relation entre égalité et différences, ou chez Edgar Morin dans Éthique paru en 2004 éclairant la crise de sens de la modernité, du progrès, de la rationalité technico-économique : « La mission éthique peut se concentrer en un seul terme : "relier" ».

Je vous renvoie ici à la séance inaugurale du mardi 4 novembre 2003 du 1er colloque international de l’animation à Bordeaux réalisée par le sociologue Marcel Bolle De Bal de l’Université Libre de Bruxelles sur le thème « RELIANCE, DELIANCE, LIANCE, émergence de trois notions sociologiques » : comme quoi nous sommes persévérants dans nos échanges.

Les mouvements sociaux en occident avec les émeutes en Grande-Bretagne, le mouvement des indignés en Espagne avec "Democracia real ya!", en Italie, en Grèce, en France, au Portugal, en Allemagne, en Belgique, en Israël ou même à Wall street, puis dans plusieurs villes des États-Unis (même s’ils ne furent ou ne sont pas tous de même intensité ni de la même force) et les révolutions dans le monde arabe démontrent ici et là le dépérissement des démocraties libérales et capitalistes et le recul des sociétés archaïques et traditionnelles, le recul de l’interdit politique ou religieux, le changement des frontières entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, avec toutes les incertitudes de ces situations mouvantes et aléatoires : ce qui est certain, comme l’exprime le sociologue et professeur à Paris VIII Aïssa Kadri sur le site de El Watan en Algérie, c’est qu’ « en observant les mouvements sociaux à travers les pays du sud de la Méditerranée et le mouvement des indignés au Nord, on voit quelque chose qui est de l’ordre de la transversalité des mouvements sociaux qui s’inscrit dans un espace générationnel. Il y a un basculement vers des demandes d’autres modalités de participation citoyenne et qui sont en rupture avec les modes traditionnels de faire de la politique qui ont prévalu jusque-là ». Cet « espace générationnel » entre en écho avec les travaux du philosophe Karl Manheim, lequel par delà la question des générations, propose dans cette catégorie socio-historique  la désignation d’un « espace-temps où des expériences et des références communes expriment et révèlent un esprit d’époque, un air du temps, une même respiration idéologique », une sorte de moment fondateur dans lequel la jeunesse « apparaît… comme la force motrice de la contestation et du changement » témoignant, ajoute-t-il « d’un blocage des processus d’individuation en l’absence de registre collectif de signification à travers lequel ils pourraient donner un sens à leur vie ». La fracture des générations s’agrandit entre une jeunesse marginalisée dans le chômage, la précarité et la pauvreté en dépit d’une éducation et d’un niveau culturel nettement renforcé par rapport à hier, jeunesse qui est confinée dans l’impossibilité de s’affirmer en tant qu’individus libres et responsables, et de vieilles classes dominantes dont la légitimité est en déliquescence, malgré la concentration en leur sein des pouvoirs politiques, économiques, patrimoniaux et culturels. La question de l’État, de sa nature et de son rôle sociopolitique devient en même temps centrale, avec l’affaiblissement de ses ressources et de ses modes de légitimation.

Nos sociétés sont donc vulnérables : mais comme le souligne le géographe Michel Lussault, professeur à l’université de Lyon, « la vulnérabilité n’est pas un fléau dont il faudrait croire qu’on pourrait se prémunir, mais une caractéristique du système dont il faut s’imprégner pour permettre à celui-ci de progresser. A la pensée dominante du risque et de la catastrophe,…, à la conception cynique qui estime qu’il faut laisser les systèmes se réguler seuls (…), » il propose de « substituer l’idée qu’une autre régulation est possible,…, qui reconnaît l’impossibilité de tout maîtriser et qui cherche les voies collectives d’une nouvelle approche politique de la régulation… »[1].

Conclusion.

Pour finir cette introduction, on doit affirmer que combattre l’insécurité de nos systèmes sociaux et politiques suppose des changements de société, une autre définition des pouvoirs et un autre rapport du citoyen aux processus de prise de décision.

L’animation et les animateurs ont leur place dans cette perspective comme une tentative d’action pour créer des intervalles et occuper des espaces vides ou creux ou des zones d’incertitude par la mise en jeu de la créativité et de l’imagination dans un quotidien routinier. On nomme interstices des espaces où des micro-plantes insinuent leurs racines dans les creux des rochers : la vie associative, l’action coopérative, l’économie sociale et solidaire, l’animation font désormais partie de cette catégorie interstitielle et de cette expérimentation de structures tentant d’échapper, tant bien que mal, aux contraintes du commerce lucratif et aux béatitudes supposées de la consommation égoïste. A l’opposé, ces espaces d’interaction sociale cherchent à favoriser l’apprentissage d’attitudes et de conduites solidaires.

Cette notion d’interstice  a été travaillée aussi par le philosophe français Jacques Rancière, signifiant l’idée de restaurer de la convivialité, de l’interaction, de la solidarité, du don. Certains de ces espaces sont au cœur du système, telles que les coopératives, d’autres sont en marge, tel que le travail au noir.

Jean-Pierre Augustin et moi-même, nous affirmions, il y a plus de dix ans, que l’animation est un système intermédiaire d’actions et de développement culturel qui joue sur le triple registre de la régulation, de la promotion et de la valorisation sociale[2] : il demeure plongé dans les conflictualités actuelles liées à des affirmations identitaires (qu’elles soient ethniques, religieuses, territoriales), à la revendication d’un accès plus juste aux biens et aux ressources (artistiques, culturelles et économiques) et d’une organisation politique au niveau local et global qui soit plus coopérative et participative. Elle permet à chacun de faire des choix et à devenir ainsi plus libre, éléments éducatifs fondamentaux de l’animation sociale et culturelle.

En quelque sorte, en faisant nôtre ce slogan du Mouvement du 15 mai à Madrid : « Si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir », nous exprimons une vision du monde favorable à l’action collective comprise comme une autogestion des individus organisés de façon communautaire, en opposition avec une société réduite au marché. Bon colloque et Vive Zaragoza et l’Aragon !

Je vous remercie.

Jean-Claude Gillet, coordinateur du Réseau International de l’Animation, Saragosse, 26/10/2011.


[1] « L’urbain métropolisé français dans la mondialisation – état des lieux et problématiques », texte préparatoire aux Ateliers nationaux de Territoires 2040, démarche de prospective mise en œuvre par la DATAR (direction à  l’aménagement du territoire et à l’action régionale), http://territoiresd2040.datar.gouv.fr

[2] L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux, coll. Débats/Jeunesse, éd. L’Harmattan, Paris, 2000.

 

 
     

courrier  : jeanclaudegillet@free.fr / Web : http://jeanclaudegillet.free.fr / http://colloque.cs.free.fr
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