RECIFE - Novembre 2007

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LE SYSTEME D’ANIMATION FRANÇAIS :
entre loisirs et éducation, avec en toile de fond
la conquête permanente d’une démocratie vivante.

(Recife : XIX Encuentro Nacional de Recreação e Lazer
15 au 18  Novembre 2007).

 

En l’espace de près de cinquante ans, l'animation sociale et socioculturelle s'est affirmée en France et peut être  présentée comme un système avec ses institutions, ses équipements et ses acteurs. Ce système relativement souple, situé à côté de celui de l'Éducation nationale, intéresse en priorité les enfants, les adolescents et les jeunes mais aussi les autres classes d'âges. Résultant de la sédimentation d'actions diverses, il associe des œuvres privées, des associations, des équipements et plus récemment utilise les dispositifs initiés par l'État et les collectivités locales. Système complexe et enraciné dans l'histoire sociale du pays, il apparaît comme un ensemble intermédiaire d'actions et de développement culturel agissant sur le triple registre de la régulation, de la promotion et de la valorisation.

Des interprétations multiples sur l’apparition de l’animation socioculturelle

Peu importe l’origine précise du terme lui-même. Faut-il y voir une inspiration idéologique chrétienne ou laïque ? Une création d’universitaires ou de praticiens ? Nul ne peut trancher réellement. Quant à donner une définition  de l’animation socioculturelle, le titre du premier  chapitre de mon premier ouvrage s’intitulait justement « la définition introuvable » (Gillet, 1995) !

Ce que l’on sait par contre assez précisément, c’est que les premiers professionnels de l’animation socioculturelle apparaissent à la fin des années cinquante et au début des années soixante et qu’une estimation du Ministère de la Jeunesse et des Sports annonce le nombre de 5000 en 1965. En l’an 2000, le nombre de professionnels de l’animation (qu’elle soit socioculturelle, sociale, socio-éducative, touristique, culturelle, sportive, etc.) est estimé entre 150 000 et 200 000 avec des contrats à durée indéterminée de droit privé  à temps plein ou des statuts de fonctionnaires titulaires des collectivités territoriales. L’INSEE (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques) confirme que le profession des animateurs est une des plus dynamiques dans son développement puisque sa croissance a été de 93% entre les deux recensements de 1990 et 1999.

Il est réaliste de considérer que tout un ensemble de causes ont présidé à la naissance des animateurs socioculturels et qu’ils ont ainsi pénétré tous les terrains d’action de la France (à part l’armée et l’Education Nationale). Rappelons donc que l’animation serait historiquement le résultat de la conjonction, de l’interaction entre un militantisme et une politique gaulliste, qui lui a donné corps par la mise en place d’administrations et de moyens spécifiques, correspondant en même temps au passage d’une conception fermée de la culture à une option plus ouverte, visant à une meilleure maîtrise de la société par les individus eux-mêmes, vers leur émancipation collective

On  peut aussi  comprendre l’animation comme un phénomène correspondant à la montée en puissance de la civilisations des loisirs, pour reprendre les termes développés dans les années soixante et suivantes par le sociologue Joffre Dumazedier. Ses thèses sont connues et prolongées par de nouveaux travaux encore aujourd’hui au Brésil, en Uruguay et en Argentine autour des concepts de loisir et de récréation. Nous y reviendrons.

Des causes plus sociologiques sont avancées : le développement de la société de consommation, l’urbanisation accélérée, l’augmentation de la demande de loisirs, les premières traces de délinquance juvénile, de bandes de jeunes et de marginalité sociale se manifestent et l’essor de l’animation serait lié à la prise de conscience des malaises de la civilisation urbaine devant la montée de l’anomie sociale. Le bénévolat n’est plus suffisant, l’animation spontanée non plus : il faut, désormais, semble-t-il, de véritables professionnels

Enfin il est indispensable de souligner aussi que l’animation socioculturelle est la révélation en France de l’expression des couches moyennes montantes dans les années 60/70 par l’occupation du terrain de  la culture cimentant ainsi son unité : issus de  ces couches sociales, des militants appartenant souvent au monde associatif, au syndicalisme étudiant ou enseignant, des cadres d’organisations ouvrières ou de partis politiques de gauche, des techniciens, des ingénieurs, des intellectuels, des fonctionnaires ont fait irruption sur le terrain politique en Mai 1968, puis après la fin du mouvement social de cette année-là (appelée parfois « la révolution manquée ») se sont investis dans les conseils d’administration et les bureaux des équipements culturels, sociaux et éducatifs dans les quartiers qui venaient de se construire et où se côtoyaient encore à cette époque dans des logements collectifs les couches moyennes et les classes populaires (ce qui est nettement moins le cas aujourd’hui par le fait que nombre des membres des couches moyennes sont devenus des propriétaires après avoir fait construire dans des zones résidentielles à l’extérieur des grandes métropoles). Ils ont trouvé dans ces équipements un moyen de s’implanter et de constituer une base organisationnelle pour affirmer leur droit de citer (et leur doit de cité). Lorsqu’un groupe social apparaît dans l’histoire, souvent il le fait d’abord dans la culture, moyen de reconnaissance, de légitimation, de constitution d’une identité, d’une visibilité dans l’espace social. Ensuite dans le champ politique, nombre d’entre eux se sont  présentés sur des listes de gauche aux élections municipales des années soixante-dix, préparant le terrain pour la victoire de la gauche réformiste aux élections présidentielles de 1981.

Pour être complet, et cela n’est pas sans importance pour comprendre une des distinctions essentielles entre le courant de l’Education populaire et celui de l’animation socioculturelle (outre le fait que la première est le fait de militants et la seconde de professionnels), c’est l’influence de la psychosociologie importée d’outre Atlantique autour des idées de Lewin (la dynamique des groupes) et de Rogers (la non-directivité). Plusieurs sociologues français ont prolongé par leurs propres travaux la réflexion sur le fonctionnement des groupes (M. Lobrot, 1979) et des sociétés, sur le questionnement à propos du contenu de la démocratie, dans une perspective souvent communiste libertaire, qui n’a pas été sans influence sur plusieurs organisations de la gauche et de l’extrême gauche soixante-huitarde. Elle a été notamment à la source d’une réflexion sur les rapports entre démocratie politique et projets et méthodes pédagogiques, qui a malmené les grandes fédérations d’éducation populaire peu habituées à une contestation interne et externe de leur autorité.

C’est en ce sens que l’on peut avancer l’idée qui peut sembler paradoxale d’une continuité et d’une rupture entre Education populaire et animation socioculturelle. Les idéaux restent les mêmes (plus de justice sociale, plus de partage des savoirs, plus de démocratisation de la culture et moins d’inégalités devant la richesse), mais les méthodes pédagogiques diffèrent et révèlent une grande différence dans le rapport à l’autorité : les évènements de mai  68 ont conduit une partie active de la jeunesse étudiante en particulier et de militants de la gauche influencés par une pensée de type anarchiste, autogestionnaire et anti-autoritaire. « Ni Dieu, ni César, ni Tribun » : ces paroles de l’Internationale ont pris une nouvelle force et les comportements autocratiques ou paternalistes (du mâle, du père, du patron, du petit chef, du consommateur prédateur de l’environnement) sont mis en cause, ainsi que les dépendances qui en découlent. L’aspiration à un changement culturel va entraîner une réflexion et une pratique pédagogique portant sur un approfondissement de la démocratie face aux changements techniques, économiques, démographiques qui affectent les rapports de l’homme aux objets (dans le travail, le loisir ou l’habitat) et les relations des hommes entre eux.

Les mouvements de l’Education populaire n’y échappent pas, traversés eux aussi par l’exigence de changements socio-techniques, socio-culturels et idéologiques dans les relations au sein de l’organisation elle-même et dans leurs rapports avec les adhérents, les professionnels et surtout les groupes de population auxquels ils s’adressent. L’animation a participé de cette recherche d’un nouvel équilibre vers plus de coopération, vers plus de facilitation des échanges collectifs. Elle se voulait porteuse d’une chance d’innovation dans une société qui apparaissait à beaucoup comme technobureaucratique.

L’animation socioculturelle souhaite développer un idéal démocratique dans lequel il y a une recherche de lien cohérent entre la méthode et la philosophie de l’action proposée : désormais toute organisation doit analyser son fonctionnement institutionnel, ses structures, son adaptation à l’action, le pouvoir qu’elle exerce auprès des groupes de population avec lesquelles elle construit un projet et non plus seulement pour lesquelles elle travaille. Cette démarche (intitulée participative) est un facteur de prise conscience des difficultés d’un fonctionnement démocratique dans une société globale ou un territoire local, et en même temps un guide pour cet apprentissage difficile de la démocratie, dans la liaison dirigeants-dirigés, dominants-dominés.

Mais avant d’aller plus loin dans l’analyse de la situation française, comment faire une comparaison entre animation et d’autres termes utilisés ici et là, plus ou moins proches ?

L’animation et ses analogies dans quelques pays sud-américains

Au Brésil, V. Andrade de Melo et E. de Drummond Alves junior, l’un professeur à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro et l’autre à l’Université fédérale Fluminense ont écrit un ouvrage intitulé « Introduction au loisir » (Ed. Manole, Tamboré-Manueli, 2003). J. Dumazedier ( encore fortement présent dans le sud de l’Amérique latine : Brésil, Uruguay, Argentine) est un auteur de référence et le chapitre 4 de cet ouvrage qui s’appelle : « l’animation culturelle : concepts » explique qu’ « il juge plus adéquat pour définir le professionnel du loisir » d’utiliser le terme d’« animateur culturel », qui « définit avec plus de rigueur épistémologique la nature de ses connaissances et de son intervention » au détriment de « recreador, gentil organizador, agente cultural e…professor », ajoutant que certains l’appelleraient « animador sociocultural » au sens identique pour eux à celui d’animateur culturel qui leur semble mieux dialectiser la nécessité de croiser des valeurs et de la subjectivité, de la culture et de la nature, du sens et des sensations.

Le même V. Andrade de Melo dans un autre ouvrage écrit publié aussi en 2003, « Lazer e minorias sociais » (Loisir et minorités sociales – ED. Ibrasa, São Paulo) propose dans son chapitre 6 : « la compétence des animateurs culturels : une expérience dans la communauté de Morro Do Borel », ensemble de favelas du quartier de Tijuca, au Nord de Rio de Janeiro. Un travail de mobilisation de la part d’animateurs culturels avec des jeunes autour de questions « de santé, d’éducation, d’écologie, de sport et de loisir, entre autres » est présenté avec ses différentes étapes et ses enjeux de citoyenneté.

En Argentine, P. Waichman,  professeur à l’Institut National du Temps Libre et de la « Recreación »  à Buenos Aires et à l’Université de Morón, a écrit un ouvrage intitulé « Tiempo libre y recreación. Un desafío pedagógico » (Ed. Kinesis, Buenos-Aires, 2000), nourri de Marx, Weber, Marcuse, Paolo Freire, mais aussi de Touraine, de Dumazedier, de Sue, de Lanfant, de Besnard, de Chosson, etc. Une partie s’intitule « L’animation socioculturelle » (p. 168-172) dans laquelle il est écrit : « Le récréationisme […] se préoccupe fondamentalement des activités, l’animation socioculturelle recherche l’analyse des changements sociaux et culturels et la façon dont l’individu et le groupe vont s’y engager. Elle vise à un changement d’attitudes des personnes de façon à ce qu’elles participent aux changements de la société en le faisant de manière consciente ».

Toujours  en Argentine mais vivant en grande partie en Espagne, E. Ander-Egg (consultant international) dans un de ses derniers ouvrages (« Metodología y práctica de la animación sociocultural », Ed. CCS, Madrid, 2002)) y définit l’animation de la façon suivante : « Un ensemble de techniques sociales qui, basées sur une pédagogie participative, a pour finalité de promouvoir des pratiques et des activités volontaires. Avec la participation active des personnes, elles se développent au sein  d’un groupe ou d’une communauté donnée et se manifestent dans les différents champs des activités socioculturelles lesquelles constituent le développement de la qualité de la vie » (p. 100).

Cette présentation permet de se conforter dans l’idée que la notion d’animation appelle, tant en France que dans les autres pays du monde où elle est présente, la prise en compte de cette diversité, avec à la fois l’intérêt qu’elle suscite et les difficultés d’analyse qu’elle présente. Rassembler sous la même appellation des techniciens et des stratèges, des spécialistes et des généralistes, des animateurs aux champs d’intervention multiples et à la rencontre de publics qui ne le sont pas moins, des bénévoles, des volontaires et des professionnels, des acteurs issus de courants, idéologiques multiples (laïques, confessionnels, réformistes, révolutionnaires) est un enjeu politique et culturel essentiel, mais aussi heuristique.

Dans la constellation « animation », les termes de promotion culturelle, travail social ou service social collectif, développement ou action communautaire, démocratie participative, éducation populaire ou non formelle, communication ou pédagogie sociale, andragogie, éducation par le temps libre, le loisir, le tourisme, le sport ou la récréation, peuvent-ils être considérés comme appartenant à un champ sémantique homogène incluant la notion d'animation ? Ou bien s'agit-il de mondes hétérogènes, car ancrés dans des histoires et des courants idéologiques aux contours contrastés ? Par exemple, qu'y aurait-il de commun entre des orientations et des pratiques issues de la théologie de la libération, de la pédagogie des opprimés (comment ne pas y faire référence ici à Recife ?), de l'approche ethno communautaire, d'un travail social s'appuyant sur une perspective anti-capitaliste et celles ayant produit le champ de l'animation dont beaucoup de chercheurs et de praticiens soupçonnent, dans la réalité présente, la perte des valeurs d'égalité et de justice qui l'auraient portée à ses débuts ? Plusieurs chercheurs français le pensent (Viard, Sueur).

Dans le champ sémantique de l’animation se profilent, autour ou à côté de cette notion, des filiations, des cousinages, des hybridations, des métissages, des glissements, des mutations : la dernière partie de ce texte va tenter d’en comprendre quelques significations.

Les appellations proches de l’idée d’animation.

Tout d’abord la gestion culturelle qui peut aussi s’intituler la gestion de l’action culturelle. Elle est l’action par laquelle des professionnels de la culture deviennent de véritables entrepreneurs et des managers qui, au service d’une collectivité politique territoriale (commune, région) ou d’une entreprise privée (commerciale ou non) développe la diffusion des auteurs et des objets légitimement reconnus par les institutions culturelles. Ces acteurs du champ culturel cherchent à les faire découvrir par un public dans une relation qui relève essentiellement de la prestation de services marchands, dans laquelle le produit est au centre de la relation entre le créateur et le consommateur. Il existe en Europe beaucoup de formations en ce sens, mais aussi en Amérique latine (par exemple dans deux dernières années, master en gestion culturelle à l’Université Santo Tomas de Santiago de Chile, séminaire sur le même thème à l’Institut culturel de Buenos-Aires, séminaire à Mexico sur le gestion du patrimoine culturel co-organisé par la Conaculta-Fonca et l’Alliance française, etc).A l’inverse l’animation socioculturelle prétend placer au centre de son action la promotion des groupes de population ou des communautés, dans une visée de transformation sociale et en interaction avec les autres groupes ou communautés qui composent la société. Elle est donc plus proche de « l’agenda XXI de la culture » (XXI pour le 2I° siècle), conçu au 4° forum d’élus et gouvernements locaux de Porto Alegre et approuvé le 8 mai 2004 à Barcelone. Cette déclaration en faveur du développement culturel est fondée sur les droits de l’homme, le développement durable, la démocratie participative, la diversité culturelle notamment (http://www.agenda21cultura.net).

Il est vrai qu’aujourd’hui les enjeux culturels et politiques se confondent : les décideurs politiques ont bien compris tous les avantages qu’il peuvent tirer de la valorisation d’un territoire par l’organisation de festivals, la promotion d’un tourisme patrimonial, architectural ou écologique. En résumé, « les actions culturelles peuvent avoir comme objectif la démocratisation culturelle qui recherche par la diffusion des bienfaits de la culture vers l’ensemble de la population, ou  bien vise la démocratie culturelle, dont la finalité est de s’assurer que chacun (individu, groupe ou communauté) dispose des instruments nécessaires pour que, en toute liberté, responsabilité et autonomie, il puisse développer sa vie culturelle[1] ».

L’action communautaire est une forme d’organisation collective qui est une alternative parfois à l’action du service social individualisé (autour du fameux modèle professionnel appelé case-work), avec la figure bien connue dans le monde entier (ou presque) de l’assistant de service social, qui est d’ailleurs quasiment exclusivement une assistante. Cette action communautaire s’appuie sur les ressources humaines d’une communauté (ethnique, linguistique, culturelle, religieuse ou territoriale seulement) en vue d’une mobilisation pour le développement d’un territoire ou d’un groupe de façon à répondre aux besoins ou aux exigences qui s’y expriment. Ceci peut aboutir à une situation conflictuelle avec des autorités diverses (administratives, politiques), mais aussi à des projets communs négociés entre tous les acteurs. L’action communautaire peut se muter en communautarisme, lorsqu’elle prend la forme d’une affirmation intégriste, voire intolérante de son identité : elle peut mettre alors en péril le lien et la communication avec les autres groupes constitutifs d’une société, d’un peuple, d’une nation.

En France, la notion de communauté est peu utilisée : cela est le résultat d’une conception plutôt centralisatrice de la République au service de l’intérêt général, ne reconnaissant pas la légitimité des particularités (appelés en ce cas des particularismes)[2]. Cette situation est différente dans la plupart des Pays nordiques, anglo-saxons et d’Amérique latine dont souvent la constitution (après le massacre des populations locales par les colonisateurs) a été le résultat d’un agrégat de groupes rassemblant des restes des peuples indigènes, des migrants d’origine européenne, africaine et asiatique affirmant à la fois leur appartenance à la culture du pays d’accueil et à celle de leurs origines, vivant ainsi une identité partagée, qui n’est pas toujours idyllique.

L’action communautaire n’est pas si loin de l’expression « community organisation » en anglais et « Socialpädagogik » en allemand, de l’animation sociale au sens que lui accordent par exemple les Brésiliens, équivalent approximativement à l’animation socioculturelle française.

Pour sa part, la promotion culturelle signifie « …le progrès par l’enrichissement et l’approfondissement de son esprit en se confrontant à sa vie ordinaire, qui se traduit par une plus grande volonté et une meilleure maîtrise- reflété dans la capacité à exercer plus d’autonomie, de confiance et de réussite- dans leur  application pour l’action[3] ». Il s’agit ici d’un point de vue anthropologique de la culture visant à valoriser la culture vivante, expression de la vie quotidienne des individus, et non un point de vue élitiste de la culture uniquement réduite à une acquisition intellectuelle et patrimoniale. Le promoteur culturel est un agent qui est chargé d’encourager et d’organiser les processus sociaux, relevant autant de la tradition, de la créativité et de la sensibilité des citoyens, que du développement du potentiel des communautés.

La pédagogie sociale, expression peu utilisée en France, mais fortement en Amérique latine, est définie de la façon suivante : «  …l’objet de la pédagogie sociale ne serait pas de connaître exclusivement la réalité socio-éducative, mais de la transformer, en y intervenant par l’intermédiaire de présupposés et de stratégies de type éducatif, pour la réalisation d’objectifs pédagogiques ou sociaux qui supposent ou ont supposé un changement ou une modification dans le comportement des individus (apprentissage de conduites)[4]». On pourrait dire à partir de cette définition que l’animation socioculturelle est une pédagogie sociale, car elle relève d’une praxis, c’est-à-dire d’une dialectique, d’une mise en tension de deux logiques différentes, celle de la pensée et celle de l’action, de la théorie et de la pratique, du savoir et du faire, de façon à construire, par exemple, des modèles d’action à l’usage des acteurs de terrain, professionnels  de l’animation ou militants de l’éducation populaire, en lien avec les publics avec lesquels ils coopèrent, à condition que les uns ou les autres soient capables de devenir individuellement ou collectivement des praticiens réflexifs. L’expression de communication sociale est en définitive assez proche de la précédente, concernant des processus de communication visant à favoriser la conscientisation telle que P. Freire peut l’exprimer dans «  la pédagogie des opprimés ».

L’éducation sociale est aussi une notion peu ou pas utilisée en France. On lui préfère celle d’intégration ou mieux encore d’insertion sociale pour les catégories les plus jeunes de la population. E. Ander-Egg la définit ainsi : «  l’éducation sociale (comme partie de la pédagogie sociale) comporte une série de cadres d’intervention, tous quasiment communs avec le travail social : inadaptation et marginalité sociale, prévention socio-éducative de la marginalité, prévention et traitement des toxicomanies, éducation pour le temps libre, éducation pour le troisième âge, éducation civique, éducation pour la paix, éducation des adultes, animation socioculturelle, etc. ».

Il faut aussi prévenir le congressiste : il doit prendre conscience de la relativité des définitions proposées et du chevauchement que parfois elles suggèrent. Ces difficultés tiennent à l’Histoire de chaque pays et à l’histoire de chaque auteur (ses orientations idéologiques, scientifiques, théoriques, disciplinaires, etc.). Comme l’explique X. Ucar, professeur à l’Université Autonome de Barcelona : « Je suis conscient que l’on ne résoudra pas le problème en inventant d’autres noms qui ou bien désigneront d’autres réalités différentes ou même plus spécifiques,  ou bien contribueront à rendre encore plus indéfinissable ou à accroître encore plus la confusion, aujourd’hui déjà suffisamment  problématique ».

Ce détour conceptuel et pédagogique achevé, il nous faut désormais revenir sur les étapes de la structuration du champ de l’animation en France.

Un bilan contrasté.

En France les années soixante-dix  ont changé le paysage de l’animation : après les « trente glorieuses », années qui, depuis la guerre, avaient été celles de la croissance, notamment économique, c’est l’arrêt de cette dernière, le repli des couches moyennes sur leur sphère privée, un vide militant autour d’équipements contraignant leurs professionnels à devenir des gestionnaires de services. La venue de la gauche au pouvoir en 1981, après 25 ans d’occupation de l’Etat par la droite, va démobiliser dans une sorte de confiance attentiste le mouvement associatif, le mouvement syndical et le mouvement social en général. Il faudra attendre 1995 pour voir à nouveau une contestation forte du libéralisme s’exprimer dans une grève de près d’un mois, avec les cheminots (ouvriers et employés des chemins de fer) aux premiers rangs. Puis ce fut la victoire du « NON » au référendum sur le projet de constitution d’une Europe libérale en 2005 et la lutte longue et victorieuse des plus jeunes refusant les contrats de travail précaires au printemps 2006.

Nous ne pouvons épiloguer ici sur la victoire de Sarkozy aux élections présidentielles, correspondant à un durcissement du capital financier et de son ordre moral et social dans le monde entier : toutes les conséquences politiques de cette défaite ne sont pas encore tirées, notamment dans la gauche française. Le mouvement de grève cette semaine en France est le signe d’une résistance réelle, mais jusqu’à quand et jusqu’où ?

Ces cinquante dernières années sont donc celles de la transformation de l’animation socioculturelle en animation professionnelle tout court : ce qui fait l’unité de tous les champs, pratiques, techniques, publics où interviennent des animateurs, c’est le fait qu’ils soient des professionnels de l’ANIMATION. C’est ainsi que la convention collective de l’animation socioculturelle (régissant les rapports entre employeurs et salariés dans le secteur privé non lucratif) est devenue la convention de l’animation professionnelle depuis le 1° janvier 2000 et qu’une filière animation existe parmi les fonctionnaires des les collectivités territoriales depuis plus de dix ans maintenant. Il est clair que les exemples de terrain ne manquent pas où tous les paramètres apparemment découpés (le social, le culturel, l’éducatif, le politique, etc.) le sont plus par l’effet de nos représentations d’une réalité complexe à simplifier, alors qu’ils interviennent de concert dans les situations d’animation. Les animateurs ont l’habitude de la prise en compte de l’environnement socio-politique sur leur territoire immédiat, de la négociation, de la médiation, du travail en équipe, du contexte général de l’action. Ils peuvent y déployer leur capacité d’initiative, leur habitude du collectif, leur polyvalence de généraliste, leur intelligence stratégique (de inter-ligere, savoir lire entre les lignes).

Mais, il ne serait pas juste de cacher ici que, en plus de la manne financière de l’action sociale d’Etat que les équipements d’animation ont su utiliser largement, le spectre du développement par les mêmes de prestations de services de plus en plus spécialisées et individualisées peut tenter aussi les acteurs de l’animation. On constate déjà dans le secteur commercial le développement du secteur des loisirs, artistique ou sportif, vers un «  récréationisme »  à l’anglo-saxonne. Il s’agit d’un modèle d’animation ludique ayant plutôt abandonné des visées éducatives et offrant à des publics des apprentissages de techniques multiples pour leur permettre de s’investir dans le voyage, le tourisme, l’écologie, l’informatique, la vidéo- communication, le bricolage, les activités corporelles ou la musique. Les usagers sont une clientèle, celle des classes moyennes, et les animateurs deviennent  instrumentalisés.

La question du temps libre et de ses enjeux

En français l’équivalent de la notion de « recreación » ou de « recreo » n’existe pas sauf pour désigner les temps entre deux périodes d’enseignement à l’école. Nous utilisons seulement les concepts de loisir et de temps libre. Le sous-secrétariat d’Etat aux sports et aux loisirs lors du gouvernement de Front Populaire en 1936 fut le premier au monde de ce type. De même, après la victoire de la gauche en 1981, apparut le premier Ministère du temps libre (1981-1983). Depuis c’est le Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie associative qui s’occupe de la politique du temps libre.

D’un point de vue strictement statistique, toutes les enquêtes démontrent la mutation réelle de la répartition et de l’organisation du temps de vie dans les sociétés développées. D’abord en valeur relative, compte tenu de l’allongement de l’espérance de vie : 45 % du temps éveillé était consacré au travail en 1800, 36 % en 1900, 14 % seulement en 1994 ; mais aussi en valeur absolue, c’est-à-dire 11 ans de temps éveillé cumulé au travail, 12 et 7, aux mêmes périodes. Le temps personnel est aujourd’hui au premier rang avec plus de 50 % du temps global, le temps de travail n’étant plus qu’au 4° rang avec moins de 10 %. Désormais ce temps personnel sur une vie est cinq fois plus long que le temps de travail et multiplié par quatre depuis le début du XX° siècle. Certes, en France, le temps libre plus important que le temps de travail (ce dernier équivalent plus ou moins à 28 heures hebdomadaires en moyenne pour les plus de 18 ans) est inégalement réparti selon les catégories sociales. Mais du fait des hausses de productivité du travail, le désir du loisir est à relier avec celui de la réappropriation de sa vie personnelle concernant toute la société qui vit un grand « bouleversement » selon J. Viard, directeur de recherche au CNRS. Selon lui, désormais le français moyen vit 700.000 heures, dont 67.000 de travail et 400.000 de temps personnel. Chaque jour nous gagnons trois heures d’espérance de vie supplémentaire et après « le temps agricole », puis « le temps industriel », est venu « le temps sans modèle », avec une profonde transformation du rapport au temps, mais aussi aux espaces avec le goût de la « mobilité ».

Le temps libre est un temps social, utilisé dans des activités multiples et diverses, différenciées selon les niveaux de vie et selon les âges, dans des consommations à mettre en parallèle avec certaines productions de masse, les dépenses ayant largement progressé dans les 50 dernières années. Elles se sont multipliées par cinq entre 1960 et 1992, soit une estimation de 17 % du budget global des Français si l’on prend en compte toutes les dépenses occasionnées par les vacances.  Les coefficients budgétaires des loisirs, de la culture et des spectacles seraient passés de 6,22 % en 1970 à 7,43 % en 1994 et 7,7 % en 2001 selon l’INSEE (désormais ce budget est en 5° position après l’alimentation, la voiture, les emprunts, le loyer et représente le douzième de la consommation des ménages). Mais 30 % des français ne partent jamais en vacances et ce taux ne faiblit pas depuis plus de vingt ans.

Il reste que, majoritairement, cet accroissement du temps libre permet l’investissement de chaque individu et représente pour demain un enjeu majeur de l’organisation de la société en France en particulier : le passage aux 35 heures de travail hebdomadaire et l’aspiration à le semaine de quatre jours en sont des signes probants. Une fois les besoins de base satisfaits (alimentation, logement, habillement), d’autres besoins prennent leur développement (transport, santé, mais aussi culture et loisirs). Les souhaits des consommateurs en cas de hausse des revenus s’expriment de façon identique vers le temps libre, les vacances et le loisir et, à l’inverse, les restrictions portées aux budgets affectent les postes des vacances et des loisirs, pour 47,8% des français en 1995, soit le plus fort indice (après la voiture). L’augmentation des classes moyennes dans les pays en voie de développement va certainement montrer les mêmes phénomènes d’aspiration au temps libre et encore plus demain (déjà cent millions de chinois partent en vacances à l’étranger).

Si les statistiques donnent un aperçu brut de la réalité, l’interprétation théorique du temps libre et des loisirs est, quant à elle, plus aléatoire.

D’abord les théories classiques sur le temps libre ont opposé les marxistes orthodoxes pour lesquels le temps libre est majoritairement un temps privilégié d’action collective (depuis le parti ou le syndicat jusqu’à l’association ou la fédération d’éducation populaire)), et le loisir, celui de la vie privée réparatrice et compensatrice de l’homme aliéné au travail capitaliste ; et les libéraux pour lesquels temps libre et loisirs sont les moments privilégiés de l’équilibre de la personnalité, de l’expression de soi, de la consommation, de la culture, de l’enrichissement personnel (n’oublions pas dans cet ensemble qu’une tradition catholique a souvent considéré « l’oisiveté comme la mère de tous les vices »). Pour ces deux conceptions idéologiques différentes, le temps de loisir est un temps de socialisation des comportements et des croyances par l’action éducative qu’ils doivent induire.

Pour Joffre Dumazedier, le loisir est un temps libéré d’accès privilégié à la culture et à l’éducation, entre les temps sociaux contraints et les temps sociaux engagés, une activité entre production et obligations sociales. C’est le lieu où peuvent s’élaborer des valeurs nouvelles, une mise en question des règles habituelles prônées par le travail, l’école ou la famille, l’église ou le parti. C’est aussi un terrain de conflits de valeurs (entre l’individualisme et engagement collectif, le travail par l’effort ou par le plaisir), caractérisé par quatre propriétés : libération, désintéressement, hédonisme et individuation, et trois fonctions : détente, divertissement, développement : « Le loisir est un ensemble d’occupations auxquelles l’individu peut s’adonner de plein gré, écrit-il dans La révolution culturelle du temps libre,, soit pour se reposer, soit pour se divertir, soit pour développer son information ou sa formation désintéressée, sa participation sociale volontaire ou sa libre capacité créatrice après s’être dégagé de ses obligations professionnelles, familiales et sociales ».

Le numéro 210 du Cahier de Recherche du CREDOC (Centre de recherche et d’étude pour les conditions de vie) définit le temps libre comme celui de la « vacuité », hors des obligations familiales, administratives et de travail, ni temps de paresse, ni temps de repos, mais temps non laborieux et non strictement domestique, temps humain partagé avec le travail collectif, l’économie familiale et les obligations sociales : il représente « une image ludique et compensatrice par rapport à la contrainte », une « image passive parce que non directement productif » selon les critères de l’économie classique. A l’inverse une conception plus anthropologique du loisir « permet de le représenter comme une dimension sociale fondamentalement et économiquement centrale ». C’est ici qu’intervient la distinction entre le loisir pensé comme « une demande qui suppose le libre arbitre individuel » et les loisirs vus comme « un ensemble d’activités » qui occupent le temps libre, comme « une offre » possible.

Les sociologues J.-L. Laville et B. Perret sont, pour leur part, plus dubitatifs sur l’utilisation de ce temps libéré. Ils acceptent de le considérer comme un temps d’épanouissement personnel ou d’activités coopératives librement choisies, mais pensent qu’il est aussi aujourd’hui le temps du travail au noir et des rapports de soumission dans l’économie informelle, celui de la consommation ou d’un temps vide de sens sans repères normatifs, renforçant la tendance à l’anomie et à la fragmentation sociale. Ce temps poserait plus de questions qu’il n’en résout aux pouvoirs publics dans l’articulation entre politiques de l’emploi, du renforcement du lien social et de la dynamisation de l’espace public.

Il existe aussi des positions plus radicales : le sociologue R. Sue insiste sur le paradoxe consistant à focaliser le discours social sur la question du travail et de son économie alors qu’il ne représente qu’une part de plus en plus faible de la réalité sociale. Pour lui, c’est le temps libre qui est de plus en plus constitutif de l’histoire sociale actuelle, bien qu’il bénéficie d’une très faible visibilité sociale. Au fond, il y aurait une attitude de « dénégation », car « plus il progresse, moins il est reconnu » (Cf. son ouvrage intitulé Temps libre et ordre social). La crise résulterait donc de ce décalage entre la réalité et la représentation sociale de celle-ci. L’idéologie du XIX° siècle, considérant le travail comme un temps dominant, pèserait encore très largement.

Le philosophe P. Viveret est assez proche de cette perspective : il pense qu’il s’agit d’une « illusion d’optique », le travail étant hier la réponse à la lutte pour la survie, alors qu’il n’y a plus rareté aujourd’hui (même s’il existe une répartition injuste). Il propose une transformation culturelle qui fasse sortir la société de cette « logique du labeur » au profit de celle de l’innovation et de la richesse éducative.

Le loisir et le temps choisi (non contraint) confrontent les humains à une nouvelle interrogation sur le sens de leur vie et celui de la société où ils vivent. Le système d’animation en France s’est saisi historiquement de ce secteur du temps libre et des loisirs. Il semble mieux placé à en comprendre les enjeux autour de l’idée que le travail n’est plus le seul référent du lien social. Il comprend le temps libre comme un espace public source de sociabilité, d’expression, d’acquisition d’identité, de participation à la vie collective. C’est même là un de ses fondements culturels principaux, par lequel chacun est invité à « un art de l’existence » (comme le dit J. Dumazedier), quel que soit son niveau de revenu ou d’instruction.

En même temps, l’animation n’est pas à l’abri de dérives mercantiles, loin des vertus éducatives : le projet de justice socio-spatiale de l’Etat-providence s’effrite de plus en plus et le modèle américain (que l’on retrouve à Montréal par exemple et dans presque toute l’Amérique latine, mais aussi à Paris), à savoir ces complexes de multiservices marchands construits au cœur des centres de plusieurs quartiers des grandes villes polycentrées offrent une palette immense d’activités aux consommateurs : ils peuvent, de façon quasi permanente, jusqu’à minuit et parfois plus tard encore, s’y restaurer, acheter tout ou presque (y compris à des marchands ambulants), se promener et bader en famille, aller au cinéma dans des multisalles, dans des expositions, au spectacle en général (théâtre, musique), ou bien voir des animations spontanées, consulter internet, écouter des prédicateurs ou s’isoler dans un lieu de prière, accéder à des guichets automatiques de banque, puis jouer dans des casinos, le tout en connexion avec des réseaux de transport rapide (tramway, métro, gare d’autobus ou de trains, parking).

Les individus se déplacent (désormais plus pour leur loisir que pour leur travail) et leurs modalités de sociabilité se transforment en conséquence. Fêtes et festivals, promenades urbaines (du paseo dans les ramblas de Barcelone ou le long de la Gran Vía à Madrid, en n’oubliant pas les Champs Elysées, l’avenue Paulista à Sao Paulo, les docks rénovés de Buenos-Aires, de Londres ou de Belem, ici entre équipements ultramodernes de loisirs avec restaurants et musée notamment, à proximité du marché ô combien traditionnel de la place du Relogio : partout on y voit et on se donne à voir).

Certes, ces deux modèles (celui de la proximité et celui de l’errance) coexistent et s’interpénètrent dans une articulation d’actions publiques et d’offres privées. Il reste à écrire ce que les professionnels de l’animation peuvent mettre en œuvre pour ne pas être absents de ces évolutions. Doivent-ils et peuvent-ils participer à cette animation d’un nouveau style, souvent hors des équipements traditionnels, dans ces lieux de passage qui s’apparentent à des rues couvertes et qui permettent, dans un nouveau jeu de labyrinthe, la rencontre (pour le moment balbutiante) des espaces consacrés à la religion du marché et de la consommation avec des sortes de centres de loisir dans des hypermarchés ou des lieux de vente de grandes marques sportives ou culturelles, au côté parfois de lieux de prière ? Et comment ne pas percevoir aussi que ces lieux consuméristes provoqueront à la périphérie des villes de nouvelles poches d’exclusion et en leur sein vraisemblablement la colère de ces exclus de la richesse dans des pratiques de casse et de pillage que la télévision présente avec abondance (le vol en bande, spécialité qui n’est pas brésilienne) ? La société encourt une dualisation accentuée, provoquant à la fois la mise en oeuvre de dispositifs sécuritaires dans ces lieux (fouilles, vigiles, vidéosurveillance, protections électrifiées) et, à la périphérie des villes, une animation sociale de plus en plus marquée par l’image de la réparation des individus et de moins en moins par l’accès à une citoyenneté participative qui n’est plus que l’objet de discours rituels de la part de certains responsables politiques. Alors temps libérés ou nouvelle servitude dans la consommation des objets produits par les industries culturelles, de tourisme et de vacances ?

Il faut avouer que « l’engagement dans la culture n’est pas proportionnel au temps libre », selon O. Donnat, sociologue au Ministère de la culture et de la communication. ; et à la question posée aux français « Que feriez-vous avec plus de temps libre ? », ils répondent en premier faire la même chose plus lentement, en second faire plus souvent la même chose et seulement en troisième découvrir une nouvelle activité. Cette limitation des bienfaits éventuels du temps libre est réaffirmé par D. Mothé, chargé de recherche au CNRS, qui constate que le temps libéré n’est pas forcément une vraie conquête sociale, car « les loisirs des riches modélisent l’idéal de l’ensemble de la population ».

Ce questionnement est largement partagé par tous ceux qui s’intéressent aux loisirs. Je pense ici à l’ouvrage de l’argentin Pablo Waichman, « Tiempo libre y recreación », aux écrits de l’argentin  Pablo Carlos Ziperovitch et à ceux de l’Uruguayen Fabian Vilas sur le jeu et la recreación,  aux travaux de Victor Andrade de Melo et de Edmundo de Drummond Alves Junior, « Introdução ao lazer », à ceux du 6° séminaire «  O lazer em debate » à l’UFMG de Belo Horizonte en avril 2005, à la publication de la revue Licere, etc.

Comme l’explique mon collègue socio-géographe J.-P. Augustin, « La société des loisirs n’est plus une utopie, elle est devenue une réalité qui modifie les représentations sociales, les fondations et le fonctionnement des institutions » (2006).

Dans cette démarche, le pari qui nous semble légitime consiste à s’appuyer sur la recherche d’autonomie et de plus d’harmonie avec l’environnement de la part des sujets, sur les besoins de nouvelles formes de convivialité, sur le goût de la vitalité, du plaisir et de la forme en réponse à une vie stressante, sur la construction d’une identité soucieuse du sens de la vie en société face aux incertitudes sociales : toutes ces dynamiques sont un tremplin pour l’animation de demain, si elle sait se saisir de ces évolutions sociétales et des modes de communication qui les traduisent. Le système d’animation peut participer alors à la création d’un nouvel imaginaire collectif dans une société qui, paradoxalement, à la fois privilégie de façon marquante la recherche du profit et s’inquiète tout autant du non-sens que cela engendre.

Conclusion

La fonction éducative est aujourd’hui interrogée par un certain nombre d’évolutions et de pressions observables : la loi est soumise plus qu’hier à l’opinion publique, à l’évolution des moeurs, à l’individu contemporain avide de son autonomie, au marché qui déstabilise les équilibres et les institutions dans leurs valeurs éducatives et les pratiques qui en découlent.

Il y a en même temps un doute de la société sur elle-même, sur son avenir. Mon opinion est qu’il est impossible de transmettre un message, une idée, une réflexion, une analyse, sans une forte conviction. Il n’y a pas non plus de forte conviction sans imagination pour demain et utopies à réinventer.

L’animation contribue à la production de la société en sollicitant les individus, en mobilisant leurs affects, leurs désirs, en misant sur eux, en leur demandant de faire exister la société par leur désir de prouver leur utilité lorsque celle-ci ne va plus de soi et qu’on ne sait plus quelle forme lui donner. Philosophiquement, c’est en définitive sa seule raison d’être. A l’exemple de P. Bourdieu, on peut dire que le projet d’animation permet de “fonder un utopisme réaliste, aussi éloigné du volontarisme irresponsable que de la résignation à l’ordre établi” (P. Bourdieu, 1996).

L’animation, à travers le temps libre, est un lieu d’expérimentation culturelle, tant elle est placée au cœur des contingences de l’histoire réelle et des nécessités de la conjoncture. L’animateur(trice) devient un homme ou une femme d’action, un(e) stratège, une femme ou un homme de la praxis, sans illusion sur le monde, donc lucide mais persévérant dans l’espérance.

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